Viande cultivée cherche fermier

Cor 23-7-20

Cor van der Weele, professeur à l’Université de Wageningen, mène des recherches sur un rôle éventuel des agriculteurs dans la viande cultivée. « Il y a plus de changements qu’il n’y paraît à première vue »

Vous êtes professeur de philosophie, avec une formation supplémentaire en biologie. D’où vient votre fascination pour la viande cultivée ?

Il est clair depuis longtemps que nous mangeons trop de viande. En 1971, dans son livre Diet for a small planet, Frances Moore Lappé encourageait, à l’aide de recettes, ses lecteurs à manger moins de viande et plus de légumineuses. Pourtant, l’engouement pour la viande n’a fait qu’augmenter au fil des ans. Le développement des viandes végétales n’y a rien changé, pas plus que les arguments éthiques sur les animaux et les préoccupations environnementales croissantes. Dans ce contexte, l’idée de la viande cultivée m’a parue immédiatement surprenante et pleine d’espoir, une sorte d’œuf de Colomb. Cela ne sera jamais aussi durable que les légumineuses et donc, cela n’est peut-être pas nécessairement la meilleure alternative. Mais comme cela se veut être de la vraie viande, c’est peut-être finalement quelque chose qui peut déclencher un réel changement chez le consommateur.

L'idée de la viande cultivée m’a parue immédiatement surprenante et pleine d'espoir, une sorte d'œuf de Colomb.

Cor van der Weele

Les gens sont aux prises avec le «problème de la viande». D’une part, il est de plus en plus clair que la viande cause des souffrances aux animaux et des dommages environnementaux mais, d’autre part, la faim de viande persiste. Au lieu d’un problème, vous y voyez une opportunité ?

Beaucoup de gens sont en effet partagés en ce qui concerne la viande et, comme une telle ambivalence ne conduit généralement pas immédiatement à de nouveaux choix, les choses semblent donc peu changer. Mais sous la surface du comportement, il se passe bien plus de choses qu’on ne le pense. Lentement mais surement cette lutte interne sape le caractère naturel de la viande pour de plus en plus de gens.

De toutes les alternatives à la viande, c’est probablement la viande cultivée qui nous fait le plus réfléchir, car elle se compose également de cellules animales. Par exemple, si au cours de mes recherches, quelqu’un dans un groupe de discussion disait que la viande cultivée n’était pas naturelle, cela conduisait invariablement à des discussions sur la nature de la viande issue de l’élevage intensif.

Nous ne connaissons pas l’avenir mais il est clair que, généralement, les changements sociaux majeurs ne s’opèrent pas de façon continue mais par à-coups. Je suppose que des chamboulements se produiront autour de la consommation de viande avec soudain des changements rapides. Mais j’ignore si c’est pour bientôt. Il faudra peut-être d’abord quelques catastrophes d’envergure.

 

Votre recherche, publiée en 2019, s’est penchée sur la façon dont les citoyens (aux Pays-Bas) pensent et parlent de la viande cultivée. Selon vous, quels étaient les résultats les plus marquants ?

Un des résultats se retrouve déjà dans le titre de la publication scientifique “How normal meat becomes stranger as cultured meat becomes more normal”. Quand les gens parlent de viande cultivée, ils utilisent rapidement le terme viande ‘normale’ et, au bout d’un moment, on constate qu’ils vont la trouver de moins en moins normale. Alors que l’on commence seulement à s’habituer un peu à l’idée de la viande cultivée, on constate en fait un changement d’action au bout d’une heure.
Cela rentre dans un cadre plus large : la signification même de la viande change.

Un deuxième résultat concernait l’âge. Nous nous attendions à ce que les personnes âgées réagissent moins positivement à la viande cultivée que les jeunes. Ce n’était pas le cas et cela nous a surpris, mais nous avons commencé à comprendre quand nous avons vu qu’il y avait une autre différence. Les jeunes se demandaient s’ils mangeraient de la viande cultivée et la réponse était souvent «oui, si c’est exactement la même chose que la viande normale». Les personnes plus âgées prenaient plus de recul, comme si elles étaient des sortes de penseurs de transition, disant des choses comme « McDonalds devrait le faire, alors ce serait dans la poche ». Ou elles faisaient remarquer (quand elles étaient vraiment âgées) que la margarine semblait également très étrange au début et que les gens s’habituent à tout. Les personnes âgées étaient donc beaucoup plus conscientes que nos habitudes alimentaires évoluent constamment et elles comparaient la viande cultivée aux nouveautés précédentes – non seulement à la margarine, mais aussi au brocoli et aux kiwis, par exemple.

Un autre résultat est venu de nos recherches antérieures : de nombreuses personnes préfèrent voir la viande cultivée produite à petite échelle. Un scénario de production locale où la viande cultivée serait fabriquée dans une petite usine de quartier avec des cellules d’un  ‘cochon dans la cour’,  a suscité plein d’espoir et d’enthousiasme chez beaucoup de personnes : contact avec des animaux, nourriture produite localement … Finies les inquiétudes concernant la contre-nature ou l’aliénation de notre nourriture.

Dans votre nouvelle recherche en cours, vous souhaitez examiner le rôle possible des agriculteurs dans l’histoire de la viande cultivée. Avez-vous rencontré des agriculteurs séduits par la viande cultivée ?

J’effectue cette recherche à nouveau à l’aide de groupes de discussion, au premier tour avec les agriculteurs, au deuxième tour avec un groupe beaucoup plus large. Trouver des agriculteurs n’a pas été si facile. Et même s’ils voulaient participer, la plupart étaient assez sceptiques, en particulier sur le modèle de revenus ou si cette matière concernait réellement les agriculteurs. Ou alors l’idée leur semblait encore trop vague. Cela ne m’étonne pas, et ce n’est effectivement toujours pas clair pour le moment : personne ne sait actuellement exactement à quoi ressemblera le processus de production, quels investissements cela implique, etc.

Cependant, une minorité était intéressée et quelques-uns étaient si enthousiastes qu’ils auraient souhaité commencer tout de suite. Ils y voyaient non seulement une forme passionnante d’agriculture circulaire, mais aussi un moyen de réduire l’écart avec les citoyens. Il y a clairement des agriculteurs désireux de faire œuvre de pionnier dans ce domaine. Il n’y en a pas beaucoup, mais sinon ce ne seraient pas des pionniers.

Il y a clairement des agriculteurs désireux de faire œuvre de pionnier dans ce domaine. Il n'y en a pas beaucoup, mais sinon ce ne seraient pas des pionniers.

Cor van der Weele

Certains transformateurs de viande investissent dans des entreprises de viande cultivée, sans se soucier de la provenance de leur matière première. C’est évidemment beaucoup plus difficile pour les agriculteurs, qui élèvent des animaux. Beaucoup d’entre eux ont, de plus, récemment investi dans des granges modernes. Voyez-vous, dans le futur, un rôle réaliste pour les agriculteurs dans cette chaîne de production avec la viande cultivée comme produit final ?

Développer des matières premières pour le milieu dans lequel les cellules peuvent ainsi se développer en viande de culture, semble être un rôle évident pour les agriculteurs : la betterave remporte probablement un grand de succès, même si on ne sait pas encore en quoi devrait consister le milieu de culture. Un rôle plus direct pour les agriculteurs semble plus compliqué et ne se créera certainement pas tout seul. Il est fort probable que ce soient les entreprises qui produiront d’abord de la viande cultivée – d’abord de petites entreprises, qui pourraient ensuite être rachetées par de plus grandes entreprises. En d’autres termes, la viande cultivée peut constituer une menace pour les agriculteurs. Mais pourquoi devrions-nous prendre cela pour acquis ? Je pense que nous sous-estimons trop le nombre d’agriculteurs qui ont un sentiment mitigé sur l’élevage actuel et leur volonté d’améliorer le lien avec la société. Il vaut la peine d’examiner si la viande de culture ne peut pas aussi constituer une opportunité pour les agriculteurs, l’une des formes d’agriculture circulaire. Les citoyens apprécieront également cette production à petite échelle. Songeons à l’enthousiasme que mes recherches sur le scénario du porc de basse-cour ont suscité.

 

Il vaut la peine d'examiner si la viande de culture ne peut pas aussi constituer une opportunité pour les agriculteurs, l'une des formes d'agriculture circulaire.

Cor van der Weele

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