Matthieu Ricard : « Notre compassion s’arrête au bord de notre assiette »

Matthieu Ricard possède un profil atypique. Après avoir réalisé une thèse en génétique cellulaire à l’Institut Pasteur à Paris, il est parti dans l’Himalaya où il est devenu moine bouddhiste. S’il aide souvent les hommes en ouvrant des cliniques ou en bâtissant des écoles via son ONG Karuna, il mène aussi un autre combat. Sans caricature ni violence. Voici quelques années, il a fait paraître son Plaidoyer pour les animaux. À l’heure où, en Europe et ailleurs dans le monde, des millions d’animaux vivent enfermés dans des cages, en attendant la mort, Matthieu Ricard nous invite à une « conversation intime » sur notre liberté intérieure, bien sûr, mais aussi sur celle que nous refusons aux animaux.

Vous dites qu’une des causes majeures de notre inertie vis-à-vis de la planète et des animaux, c’est l’absence de liberté intérieure. Pourquoi ?

Cela peut paraître paradoxal quand on évoque la cause animale, mais il existe en effet un lien direct entre les deux. Il y a des cages mentales dans lesquelles on s’est trouvé enfermé longuement, et qu’on a du mal à abandonner. Même si la vérité saute aux yeux. Si l’on était libre de l’avidité de nos papilles gustatives qui nous font mettre en priorité la gastronomie face à la vie d’autres êtres conscients, si on était libre de la confusion qui nous fait ne pas reconnaître que tout être sensible a un droit naturel à ne pas se voir infliger une mort prématurée, on ne se comporterait pas de manière aussi égarée.

Comment se fait-il qu’encore aujourd’hui, on réifie les animaux en en faisant des objets de consommation, des machines à fabriquer des saucisses ?

Certains affirment que la production de viande est un mal nécessaire. Aujourd’hui, n’étant plus nécessaire, c’est un mal tout court. Chaque heure dans le monde nous tuons 120 millions d’animaux terrestres et marins. Cela fait beaucoup : en une seule semaine, davantage d’animaux tués que toutes les victimes humaines de toutes les guerres. En réalité, les animaux de boucherie ont longtemps été les grands oubliés de la protection animale. L’idée qui prévaut, c’est « Nous sommes tout, ils ne sont rien ». La valeur de la vie humaine est à juste titre, infinie. Mais la valeur de la vie animale est-elle pour autant nulle ? La façon dont nous traitons ceux qui sont, comme nous, des êtres sensibles porte dans le monde un message d’obscurité et de mort ou un message de lumière et de vie. Or la valeur des vies innocentes est non négociable. La souffrance d’un animal est plus importante que le goût d’un aliment.

Chaque heure dans le monde, nous tuons 120 millions d’animaux terrestres et marins. Cela fait beaucoup : en une seule semaine, davantage d’animaux tués que toutes les victimes humaines de toutes les guerres.

Après tout, on a toujours exploité les animaux. Pourquoi devrait-on chambarder notre quotidien ?

Ce n’est pas vrai. Les chasseurs-cueilleurs ne dominaient rien du tout. Il savaient qu’ils n’étaient en rien supérieurs à un jaguar, un loup ou un tigre. Aujourd’hui, un chat court plus vite qu’Usain Bolt. D’autres animaux ont des facultés que l’homme n’obtient qu’au travers de certaines technologies. Par exemple, les barges rousses d’Alaska sont capables de s’orienter sous les étoiles pour voler 10.000 km vers la Nouvelle Zélande. Moi, je me perds dans Bruxelles en trente secondes. Donc, un peu de modestie… Certes, l’évolution a équipé l’homme pour qu’il puisse utiliser au mieux les ressources de la nature. Mais en infériorisant l’animal comme moyen, il en fait un objet de satisfactions. C’est le même procédé qui a toujours été utilisé pour justifier les tueries de masse.

Vous n’hésitez pas à comparer l’abattage industriel à une forme de génocide…

Il y a certaines ressemblances entre les génocides appliqués aux humains et l’abattage des animaux. Notamment dans l’organisation méthodique de la tuerie, la dévalorisation de la vie d’autres êtres et, enfin, l’ignorance opportune dont font preuve les populations environnantes… Les premiers à avoir fait ces rapprochements sur les méthodes d’abattage en masse, ce sont justement les rescapés des camps d’extermination nazi. Ce n’est pas par hasard que les abattoirs de Chicago ont inspiré à Henri Ford le travail à la chaîne. Ford étant profondément antisémite. Mais je ne veux offenser personne. Je préfère donc le terme de « zoocide ». Car contrairement au génocide, qui vise l’extermination d’un groupe ethnique, le massacre des animaux vise d’abord à accroître leur nombre afin d’en tirer un maximum de profit.

En achetant notre steak, nous nous rendons donc tous coupables ?

Je ne blâme personne. Ce n’est pas moi qui vais vous dire ce qu’il faut faire. Mais notre compassion s’arrête au bord de notre assiette. C’est pourquoi j’invite à ne pas détourner le regard de la réalité des élevages industriels et des abattoirs. On confine des millions porcs dans des boxes, on commence à dépecer des animaux conscients qui ont momentanément survécu à ce qui était censé les mettre à mort ou on les broie vivants dans des vis sans fin. C’est le sort réservé à des centaines de millions de poussins mâles chaque année. Sans parler des races artificielles qu’on a créées, comme ces truies qui enfantent 28 porcelets à chaque portée ou encore ces vaches qui donnent 28 litres de lait par jour, quand une vache normale n’en donne que 5.

Vous faites partie des 500 célébrités qui ont lancé le défi du « Lundi vert ; une journée par semaine sans viande, ni poisson ». Peut-on vraiment sauver la planète en mangeant moins de viande ?

Oui, la surconsommation de viande est insoutenable écologiquement. Elle est incompatible avec la lutte contre le réchauffement climatique. Regardez le dernier rapport du GIEC : si on veut rester sous 2°C de réchauffement climatique, il faut diminuer la consommation de viande de 80 %. Et ce ne sont pas des fanatiques qui le disent, mais les plus grands experts mondiaux sur l’évolution du climat ! Enfin, ce n’est pas bon pour la santé humaine. Des études scientifiques ont démontré que les gros consommateurs de viande avaient une mortalité accrue de 15 % en raison de problèmes cardiaques ou de cancers du côlon.

Aujourd’hui, on n’écoute plus les scientifiques parce qu’ils recommandent des choses trop impopulaires à mettre en œuvre. Si un politique disait qu’il faut réduire la consommation de viande de 80 %, il se ferait éjecter. Pourtant, c’est la réalité.

En ce moment, une nouvelle industrie voit le jour : celle de la « viande cultivée ». Elle permet de produire de la vraie viande, sans pour cela devoir envoyer d’animaux à l’abattoir… Vous seriez prêt à en manger ?

D’un point de vue éthique, c’est beaucoup mieux. Ce serait mieux, aussi, pour le climat puisque la « viande de laboratoire » permet d’éviter les effets dévastateurs de l’élevage industriel. Enfin, c’est une alternative vraiment étonnante et plus que bienvenue car elle permet de cesser, une fois pour toute, de vivre de la souffrance et de la mort d’autres êtres sensibles. Mais du point de vue de la santé, il vaut toujours mieux manger des protéines végétales. Il ne faut que 15 jours pour prendre d’autres habitudes. Et, aujourd’hui, avec des produits comme le seitan ou le tofu, c’est de moins en moins difficile de se passer de viande.

Aujourd’hui, juristes et philosophes s’interrogent : faut-il accorder des droits fondamentaux aux animaux ?

Le problème des définitions juridiques, c’est qu’elles sont très anthropocentrées. Mais on est passé d’une époque où la torture était admissible, où l’on pendait et suppliciait en public, à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Dans le même ordre d’idées, il faut prendre conscience que, certes, les animaux sont différents, mais qu’ils sont, comme nous, des êtres sensibles. Regarder les animaux comme des « êtres sensibles », c’est reconnaître qu’ils peuvent souffrir, et donc leur offrir une assise juridique plus forte contre la maltraitance, aussi bien chez les particuliers que dans l’agriculture ou les laboratoires. Mon humble requête c’est : regardez et décidez en votre âme et conscience. On peut faire des lavages de cerveau, mais les lavages de cœur, ça ne marche pas !

Un bœuf, une chèvre ou un mouton, ce ne sont pas des choses, des machines qui bougent. Ce sont des êtres animés qui ont une conscience, des émotions. Ils ont envie d’échapper à la souffrance. Le contact avec les animaux permet de se rendre compte de cela. Il suffit d’un peu d’altruisme pour qu’on accorde de la valeur à leur existence.

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